Dissertation: Mémoire et Commémoration | Le Holiday Inn

 

À ceux qui sont partis

Le Holiday Inn, un bâtiment capable d’écrire son histoire

Le Holiday Inn, un non aedificandi

Le Holiday Inn, un espace autre

Le Holiday Inn, l’espace à l’autre

Le Holiday Inn, une hétérotopie

 

Associer un bâtiment ruiné, délaissé, statique à une fonction mutante, agitée, et éphémère présente une juxtaposition de deux emplacements incompatibles, selon Foucault : une hétérotopie.

Faire pénétrer le public, dans un bâtiment qui lui a appartenu, a entendu ses cris a vu sa mort, c’est créer un espace de mémoire collective, un lieu de tous les temps, qui soit lui-même hors du temps.

Le Holiday Inn, une double hétérotopie

[ Vide – ruine – dimension – vision – destruction – rythme – détail – architecture ]

 Ce champ lexical devient le lexique de ce bâtiment ; la syntaxe est scandée par nos perceptions, nos émotions.

Sur le long de la côte maritime beyrouthine nommée “Corniche”, un bâtiment de 26 étages tient debout ruiné. Connu comme le Holiday Inn, un ancien hôtel dont, les activités furent interrompues depuis le début des années 70, début de la guerre civile au Liban.

Adjacent au Phoenicia, cet hôtel fantôme est un témoignage douloureux de la guerre civile au Liban. Il est immanquable dans le paysage de Beyrouth. Sinistre, triste, partiellement détruit par les obus, il n’a jamais été renoué et constitue à la fois un « souvenir » et un véritable fardeau pour le Beyrouth d’aujourd’hui.

Le verre et les rideaux absents, les plantes résistantes ont poussé dans certains des étages supérieurs, une barrière a été placée autour de la propriété, gardée par des soldats libanais, et une douzaine de véhicules blindés.
Les plans pour la coquille du Holiday Inn restent entachés d’incertitudes. St Charles City Centre, une société koweïtienne-libanaise qui est propriétaire du complexe, n’a pas répondu aux demandes d’information au sujet de ses plans pour l’hôtel.

Le Liban est un pays où les noms des politiciens paraissent sur les unes quotidiennes comme dans les péripéties de la guerre civile ; en fait, les libanais n’ont jamais ressentit la justice post-guerre, stagné dans leur passé nostalgique, ils ne se détachent guère de la mémoire de la guerre. L’intervention explore la relation qui existe entre la mémoire et l’environnement présent.

Construit au début des années 70, conçu par les architectes Maurice Hindié et André Wogenscky, il comptait l’hôtel Holiday Inn, des bureaux, un cinéma et un centre commercial.

Le bâtiment eu une importante présence dans le tissu urbain depuis les années 70. Sans aucunes intentions, il apparut sur plusieurs séries de cartes postales, produite par le ministère du tourisme entre 68 et 75 ; devenant symbole de l’effervescence beyrouthine, avant d’être icône de guerre civile et représentation de Beyrouth dégradé.
En 1976, l’hôtel Holiday Inn avait été envahi par les milices rivales pendant le front des hôtels. Les milices chrétiennes et leurs alliés se sont battus pour pousser vers l’ouest de Beyrouth, en luttant contre la coalition de gauche pro-palestinienne dans le quartier de l’hôtel du centre-ville.

“L’hôtel Holiday Inn ne peut pas simplement être effacé. Voyant qu’il empêche les gens de se débarrasser de ce qu’ils veulent oublier», a déclaré Sara Fregonese, une post-doctorante à l’Université de Londres qui a étudié le bâtiment dans le cadre de sa recherche sur l’impact des conflits sur la vie urbaine au Liban.
“Il y a de multiples rumeurs et même une aura de mystère autour de l’hôtel. Nous avons plus d’informations sur son passé, que nous avons sur le bâtiment maintenant.” dit-elle.

Les mémoriaux de la guerre ne sont pas nombreux au Liban. Ceux qui se trouvent à Beyrouth par exemple, sont dédiés à une certaine communauté, certain parti politique. Inaccessibles à l’autre, ils demeurent un fait, une réalité, une volonté de promouvoir le pouvoir de l’un sur l’autre ; au lieu d’être une plateforme d’échange, un éclaircissement des faits, un va et vient, un respect d’autrui. Le manque de cette clarté, voire précision historique rend inaccessible aux générations qui n’ont pas vécues la guerre l’acquisition de ses fautes, de ses mélancolies, ainsi la répétition de ses paradigmes.

La reconstruction d’une ville demeure difficile après une guerre, laissant place à des débats historiques, une chance d’écrire l’Histoire, de construire la mémoire.

Dans une logique de commémoration, le Holiday Inn embrassa les corps de guerriers de plusieurs partis politiques, il a appartenu à l’Ouest comme à l’Est. L’intervention s’inspire du théoricien américain James Young qui insiste sur l’importance des monuments dans la représentation de l’évolution d’une mémoire.

Une idée qui nous emmène au Lieu de mémoire de Pierre Nora. Qui explique le fait qu’un endroit ne contient pas de mémoire en lui-même, mais un lieu se manifeste avec les mémoires individuelles et collectives qui lui appartiennent.

Sachant qu’une mémoire se construit, se développe et évolue avec sa société, un monument risque de l’immobiliser, de gâcher cette évolution en lui donnant un caractère permanent.

Le Holiday Inn en lui-même ne constitue pas un lieu de mémoire mais une intervention y provoque la mémoire et le rend mémorial.

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Le processus des pensées fut dirigé par la question : si la restauration du Holiday Inn à son état en 1974, provoquera sa disparition de la mémoire collective libanaise.

Quel genre d’impact aurait un symbole pareil dans une ville ? Pourrions-nous le réapproprier dans un processus de commémoration et d’une meilleure offre d’espaces (publics) ? Comment reclasser un no man’s land, un non aedificandi ?

Le programme ainsi imaginé s’insère dans une logique d’impermanences permanentes. La création d’un vide, offrant un espace public, une nouvelle typologie urbaine, une visite des individus faisant partie de la reconstruction de la mémoire collective. Ce regroupement, cet échange transformeront les péripéties violentes de la « bataille des hôtels » en une culture accessible à tous ceux qui n’ont qu’une seule version de l’Histoire. L’hôtel logera, artistes, touristes, libanais, chercheurs ; galeries, expositions, centre commercial, cinémas, places publiques jouant le rôle de plateformes d’échanges. L’association de cette diversité sociale dans un même endroit renforce l’idée de la reconstruction de la mémoire collective. Ce scénario offre la restructuration du bâtiment, mais la façade reste intacte, perçue de l’intérieur, du point de vue des soldats, manifestant de son caractère gardant une mémoire concrète des traces de la guerre.

Plusieurs typologies de chambres caractérisent cet hôtel, une double paroi, filtre la lumière du vide d’une part et assure l’intimité de l’espace privé de l’autre.

 Des brises soleils paramétriques et réversibles formés par des panneaux solaires en mesh protègent les chambres au Sud et génèrent l’énergie nécessaire au réchauffement de l’eau de l’hôtel. Un système intelligent s’implante sur la façade récoltant le ruissellement des eaux pluviales d’où leurs réutilisation après recyclage.

En quittant l’espace, laissant place à l’autre, la mémoire de l’espace change, James Young

La manifestation des individus présents au sein de l’hôtel, les diverses expériences, les multiples rencontres, et enfin la pluralité des échanges illustre la complexité des relations entre la mémoire et l’Histoire.

 L’architecture construit les cadres représentatifs, la narration de l’espace, Kim Dovey.

L’architecture se manifeste ainsi dans le Holiday Inn comme étant un dialogue entre elle et les individus, plaçant la mémoire au milieu.

On ne vit pas dans un espace neutre et blanc ; on ne vit pas, on ne meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de papier. On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé, découpé, bariolé, avec des zones claires et sombres, des différences de niveaux, des marches d’escalier, des creux, des bosses, des régions dures et d’autres friables, pénétrables, poreuses.

 Eh bien, je rêve d’une science – je dis bien une science – qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons. Cette science étudierait non pas les utopies, puisqu’il faut réserver ce nom à ce qui n’a vraiment aucun lieu, mais les hétérotopies, les espaces absolument autres ; et forcément la science en question s’appellerait, s’appellera, s’appelle déjà « L’hétérotopologie ».

Michel Foucault, Des espaces autres

Nous donnons des formes à nos tours, et à leurs tours, elles nous forment.

Winston Churchill

Elias El Soueidi – Dissertation du projet de diplôme – Beyrouth 2014.

all documents are copyrights © Elias El Soueidi

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